04 N° 57 – DONNE LA MAIN – LE MAG DE LA FONDATION RONALD McDONALD
Le reportage
LES JEUNES DE SEVRAN REVISITENT MARIVAUX
Depuis trois ans, l’association Carrozzone Teatro, dans le cadre du projet « À toi de jouer », monte une pièce avec une dizaine d’enfants
de Sevran. Cette année, Marivaux est à l’honneur. Répétition à deux jours de la première. Le trac et l’excitation sont au rendez-vous.
Effervescence dans l’une des salles de la médiathèque de Sevran-Rougemont : la petite troupe de théâtre, menée par Sonia Palau, vit son avant-dernière répétition avant la première. Laquelle aura lieu sur la scène du théâtre François-Mauriac, un vrai théâtre pour des apprentis comédiens qui ont travaillé tous les jeudis depuis septembre pour monter L’Île des esclaves, une pièce de Marivaux. Ils sont neuf, âgés de 11 à 15 ans, tous habitant le quartier de Rougemont, à vivre l’aventure avec assiduité et plaisir : Kassa, Bakaly, Ahmed, Aymane, Mehdi, Jean-Luc, Gloria, Selma et Ryad. Le niveau sonore est élevé dans la pièce, les enfants rient beaucoup,
s’apostrophent, se bousculent parfois. Sonia demande à l’un ou l’autre de sortir. Puis le calme revient, et les mots de Marivaux tombent dans le silence à peu près rétabli. « Nous avons choisi L’Île des esclaves parce que la pièce évoque les relations entre les maîtres
et les esclaves, donc une relation de pouvoir
et de domination qui parle beaucoup
aux enfants d’ici, habitués à des rapports
hiérarchiques entre les jeunes », explique Sonia.
FAIRE DU THÉÂTRE POUR TRANSMETTRE DES VALEURS Bien sûr, la langue de Marivaux a connu quelques adaptations et s’est enrichie d’éléments de langage propres aux enfants. La pièce – un acte et onze scènes à l’origine – a été simplifiée. Pas de texte écrit pour les comédiens en herbe mais un apprentissage oral à chaque répétition. « Apprendre son texte tout seul à la maison avec son papier
n’est pas la même démarche que d’apprendre
et de réciter tous ensemble, d’écouter
l’autre et de l’aider s’il est en difficulté », poursuit Sonia. L’esprit de Marivaux demeure dans l’adaptation faite de la pièce au fil des répétitions, mais se sont ajoutés d’autres éléments de mise en scène, puisés dans la culture de chacun. Ainsi Jean-Luc, excellent danseur, a improvisé une véritable chorégraphie qui a trouvé tout naturellement sa place dans la pièce. D’autres ont suggéré
des chants, une poésie, des masques… Tout cela ne se fait pas du jour au lendemain. Il faut d’abord inciter les enfants à sortir de leur réserve, leur expliquer le sens des phrases et des mots, les initier à l’improvisation. Un travail mené patiemment par Sonia au long des mois et des années. « Faire du théâtre, ce n’est pas seulement apprendre un texte
et jouer, explique-t-elle. Le théâtre est un formidable vecteur pour transmettre des
valeurs. Les enfants apprennent à se respecter
et à s’entraider. Au début, les critiques fusent,
les moqueries aussi. Il y a des tensions entre
les filles et les garçons. Ensuite, comme
ils se confrontent aux mêmes difficultés pour
retenir le texte et le jouer, il se noue entre
eux une forme d’entraide et de solidarité. »
UN SPECTACLE CONSTRUIT ET EXIGEANT Giovanna Demontis, directrice de la maison de quartier de Rougemont, et Andrea Salis, coordinateur des activités, sont des partenaires précieux. Andrea participe à la logistique et facilite l’accès à la médiathèque lors des répétitions. « C’est très enrichissant pour une maison de quartier
d’accueillir des associations qui amènent les
jeunes vers des univers qu’ils ne connaissent
pas. Le projet “À toi de jouer” a cette qualité
d’inscrire son action dans le long terme.
C’est un travail de longue haleine qui aboutit © D
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